Es hat mich nie interessiert, Jüdin zu sein

Leur pays sur la carte

J’ai bien connu Harry et Gabriela. Après leur arrivée, ils n’ont plus quitté Paris où je suis la première de la famille à être née. J’allais dormir chez eux le samedi soir, dans un modeste appartement de la porte de Bagnolet, quartier populaire et délaissé. Ils avaient été des gens importants. Cela ne se voyait pas. Il fallait les croire sur parole, et je les croyais. Le papier peint défraîchi en disait long sur leur déclassement. Mais moi, enfant, je ne le percevais pas vraiment. Je comptais plutôt les tapis ouvragés, les napperons brodés et les assiettes peintes qui décoraient ces tristes murs du XXe arrondissement. La voilà, pour moi, la Roumanie : une multitude d’assiettes accrochées au mur.

Je savais qu’ils étaient juifs, mes grands-parents. Je savais aussi qu’ils n’y accordaient aucune importance, qu’ils ne portaient même plus de nom juif. On m’a souvent posé la question de leur sort pendant la guerre. Je m’en tenais à ce qu’ils racontaient volontiers. Ils ne semblaient pas avoir vécu la guerre elle-même. Disons plutôt qu’ils avaient vécu pendant la guerre et qu’elle leur paraissait lointaine. La franche horreur se situait ailleurs, dans cet exil forcé de 1961, ce voyage si terrorisant de Bucarest à Paris, vécu par ma mère lorsqu’elle avait quatorze ans. Ça, ça ne s’éloignait pas. À chaque fois qu’elle essayait de trouver des mots, ma mère s’effondrait. Moi, je reculais. Il était tellement plus plaisant de remonter le temps, d’égrener les souvenirs délavés de Harry et Gabriela ! J’en ai tiré une foule d’anecdotes épatantes. Une épopée du XXe siècle, une famille prise dans les revirements de l’Histoire. Et pas n’importe laquelle : une famille pleine d’éclat, jusqu’à la disgrâce, féroce, voulue par le Parti communiste.

Le fait d’être juif n’avait pas l’air d’avoir pesé sur leur destin. La rupture, la tragédie de leur vie tenait à autre chose, à leur départ. Mes grands-parents faisaient‑ils exception ? Les juifs de Bucarest avaient-ils souffert ? Avaient‑ils été marqués par la guerre ? Il me semblait que non. La Roumanie avait formé une sorte de zone blanche au cœur du conflit. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais c’est ainsi que je me la représentais. Après tout, rien de notable ne semblait s’y être déroulé. Pas de fronts ou de batailles mentionnés dans mes manuels scolaires, pas de camps d’extermination tristement célèbres, pas d’étoile jaune, pas de train pour la Pologne. Un territoire assez tranquille, étrangement oublié par les rouleaux compresseurs qui broyèrent le continent, entre 1939 et 1945. Bref, un pays où les juifs se fichaient tranquillement d’être juifs.

J’ai grandi avec un trou au milieu de l’Europe. Une nation informe que je savais à peine situer, une tache aux contours mouvants dans le grand bazar des républiques de l’Est : le théâtre d’un génocide dont mes grands-parents n’ont jamais parlé. Et j’ai grandi avec une mère si meurtrie par l’arrachement à la Roumanie que les sanglots empêchaient tout récit. Ses pleurs constituaient même une ligne de démarcation entre le présent et l’avant. Une herse, à l’instar de celle qui divisa l’Europe en deux blocs ennemis, l’Est dont elle fut et l’Ouest dont je suis. Tout était brouillé dans cet héritage immigré, profondément désorienté dans l’espace et dans le temps. Ainsi ai-je vécu avec ces deux inconnus que sont l’ailleurs et le passé. Longtemps, j’ai été incapable de retenir une chronologie, de cerner les époques et de tracer une frontière. Les cartes et les dates, mon grand brouillon intérieur.

Ce qui s’est passé est pourtant très clair et parfaitement localisé. Encore fallait‑il pouvoir se retourner. Encore fallait‑il pouvoir y retourner.

En Roumanie, ceux qui ne voulaient pas être juifs furent forcés de l’être et, si ce qu’ils subirent demeure si méconnu, c’est qu’on les a poussés à oublier avec quelle haine ils ont été pourchassés. Ce grand effacement a même constitué le socle du nouveau monde auquel mes grands-parents ont tout donné : le régime communiste.

Ça ne m’a jamais intéressée d’être juive. Ça n’a jamais intéressé ma grand-mère, non plus. Elle était la femme la plus orgueilleuse que j’ai connue – pas du genre à se laisser assigner une identité. Seulement, il y a son nom et celui de mon grand-père sur la liste. Une liste de juifs. Une liste qui révèle la traite massive d’êtres humains en plein cœur de l’Europe, quinze ans après la guerre. Leur nom sur la liste m’oblige à remettre leur pays sur la carte. À refaire le voyage à l’envers, à aller de l’autre côté du Mur chercher ce qui a été subi sans être admis, ce qui, à ma famille et au monde entier, a été caché.

Sonia Devillers, Les exportés (Flammarion, 2022).

Ihr Land auf einer Karte

Ich habe Harry und Gabriela gut gekannt. Nach ihrer Ankunft verließen sie Paris nicht mehr, wo ich als erste in der Familie geboren wurde. Ich übernachtete samstagabends bei ihnen in einer bescheidenen Wohnung an der Porte de Bagnolet, einem beliebten und vernachlässigten Viertel. Sie waren wichtige Leute gewesen. Das sah man ihnen nicht an. Man musste ihnen aufs Wort glauben, und ich glaubte ihnen. Die verblasste Tapete sagte viel über ihre Deklassierung aus. Aber als Kind nahm ich das nicht wirklich wahr. Ich zählte eher die kunstvollen Teppiche, bestickten Deckchen und bemalten Teller, die diese tristen Wände im XX. Arrondissement schmückten. Da war es, das Rumänien für mich: eine Vielzahl von Tellern, die an der Wand hingen.

Ich wusste, dass sie Juden waren, meine Großeltern. Ich wusste auch, dass es ihnen nicht wichtig war und dass sie nicht einmal mehr einen jüdischen Namen trugen. Ich wurde oft nach ihrem Schicksal während des Krieges gefragt. Ich hielt mich an das, was sie bereitwillig erzählten. Sie schienen den Krieg selbst nicht erlebt zu haben. Sagen wir lieber, sie hatten während des Krieges gelebt, und er schien ihnen weit weg zu sein. Der wahre Horror lag woanders, nämlich in dem erzwungenen Exil von 1961, der so schrecklichen Reise von Bukarest nach Paris, die meine Mutter als Vierzehnjährige erlebt hatte. Das ließ sich nicht wegschieben. Jedes Mal, wenn sie versuchte, Worte zu finden, brach meine Mutter zusammen. Ich wich zurück. Es war so viel schöner, in der Zeit zurückzugehen und die verblassten Erinnerungen an Harry und Gabriela zu verarbeiten! Ich habe viele tolle Anekdoten daraus gemacht. Ein Epos aus dem 20. Jahrhundert, eine Familie, die in die Wenden der Geschichte gerät. Und nicht irgendeine Familie: eine Familie voller Glanz, bis hin zu der von der kommunistischen Partei gewollten, grausamen Ungnade.

Die Tatsache, dass sie Juden waren, schien ihr Schicksal nicht zu belasten. Der Bruch, die Tragödie ihres Lebens lag in etwas anderem begründet, nämlich in ihrem Weggang. Waren meine Großeltern eine Ausnahme? Hatten die Juden in Bukarest gelitten? Waren sie vom Krieg gezeichnet? Mir schien es so, als ob nicht. Rumänien hatte inmitten des Konflikts eine Art weiße Zone gebildet. Ich kann nicht erklären, warum, aber so stellte ich es mir vor. Schließlich schien dort nichts Nennenswertes passiert zu sein. Keine Fronten oder Schlachten, die in meinen Schulbüchern erwähnt wurden, keine berüchtigten Vernichtungslager, kein gelber Stern, kein Zug nach Polen. Ein ziemlich ruhiges Gebiet, das von den Dampfwalzen, die den Kontinent zwischen 1939 und 1945 zermalmten, seltsam vergessen wurde. Kurz gesagt, ein Land, in dem es den Juden egal war, dass sie Juden waren.

Ich wuchs mit einem Loch in der Mitte Europas auf. Eine formlose Nation, die ich kaum zuordnen konnte, ein Fleck mit fließenden Konturen auf dem großen Basar der östlichen Republiken: der Schauplatz eines Völkermords, über den meine Großeltern nie gesprochen hatten. Und ich wuchs mit einer Mutter auf, die so sehr von der Trennung von Rumänien gezeichnet war, dass ihr Schluchzen jede Erzählung verhinderte. Ihr Weinen bildete sogar eine Trennlinie zwischen der Gegenwart und der Vergangenheit. Ein Fallgitter, wie jenes, das Europa in zwei feindliche Blöcke teilte, den Osten, aus dem sie war, und den Westen, aus dem ich bin. Alles war in diesem Immigrantenerbe verwischt, zutiefst desorientiert in Raum und Zeit. So lebte ich mit diesen beiden Unbekannten, dem Anderswo und der Vergangenheit. Lange Zeit war ich nicht in der Lage, mir eine Chronologie zu merken, Epochen einzuordnen und eine Grenze zu ziehen. Karten und Daten, mein großes inneres Schmierentheater.

Was geschehen war, war jedoch sehr klar und perfekt lokalisiert. Trotzdem musste man sich umdrehen können. Wieder musste man zurückgehen können.

In Rumänien wurden diejenigen, die keine Juden sein wollten, gezwungen, Juden zu sein, und was sie erlitten, ist deshalb so unbekannt, weil sie dazu gebracht wurden, zu vergessen, mit welchem Hass sie gejagt wurden. Dieses große Ausblenden bildete sogar die Grundlage für die neue Welt, der meine Großeltern alles gaben: das kommunistische Regime.

Es hat mich nie interessiert, Jüdin zu sein. Es hat auch meine Großmutter nie interessiert. Sie war die stolzeste Frau, die ich je gekannt habe – nicht der Typ, der sich eine Identität zuweisen lässt. Nur, dass ihr Name und der meines Großvaters auf einer Liste standen. Eine Liste von Juden. Eine Liste, die den massiven Menschenhandel im Herzen Europas, fünfzehn Jahre nach dem Krieg, offenbart. Ihr Name auf der Liste zwingt mich, ihr Land wieder auf die Landkarte zu setzen. Die Reise rückwärts zu wiederholen, auf die andere Seite der Mauer zu gehen und nach dem zu suchen, was erlitten, aber nicht zugegeben wurde, was vor meiner Familie und der ganzen Welt verborgen wurde. 1

Kai Nonnenmacher

Kontakt

Anmerkungen
  1. „Meine Familie mütterlicherseits verließ das kommunistische Rumänien im Jahr 1961. Man könnte sie als „Einwanderer“ oder „Flüchtling“ bezeichnen. Aber das würde die Wahrheit über ihre Abreise aus einem Land ignorieren, aus dem angeblich niemand fliehen konnte. Meine Mutter, meine Tante, meine Großeltern und meine Urgroßmutter wurden „exportiert“. Wie Waren wurden sie geschätzt, zu Geld gemacht und ins Ausland verkauft.
    Wie konnte es sein, dass mitten in Europa Menschen so gehandelt wurden? Die Archive des rumänischen Geheimdienstes enthüllen das Unaussprechliche: die Situation derjenigen, die das kommunistische Regime nicht nannte und die in meiner Familie nicht mehr genannt wurden, die Juden.
    Ich, die ich in Frankreich geboren wurde, wollte auf die andere Seite des Eisernen Vorhangs zurückkehren. Ich wollte verstehen, wer wir waren, die Erinnerungen einer angesehenen Dynastie rekonstruieren, den grausamen Niedergang einflussreicher Parteimitglieder, die Rolle eines obskuren Schleusers und die Verbrennungen eines erzwungenen Exils. Die Lücken zu füllen, die meine Großeltern und ein ganzes Land im Angesicht seiner Vergangenheit hinterlassen haben.“ Übers. der Verlagsankündigung>>>